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Il est où le bonheur, il est où ?

Il est partout le bonheur

Cette phrase de Christophe Maé prend tout son sens dans le Yoga. La première fois que j’ai été à une conférence de Yoga, je me souviens de mon étonnement lorsque le conférencier a défini le Yoga comme étant un moyen d’accéder au bonheur. J’étais surpris, d’abord, de pouvoir affirmer des choses de cette force avec autant de simplicité, mais j’étais d’autant plus surpris, en ma qualité de jeune étudiant en philosophie que j’étais à l’époque, que je n’avais pas compris ce qu’était ce bonheur dont le Yoga nous parlait, tout comme aujourd’hui, nous ne savons pas exactement de quoi parle Christophe Maé lorsqu’il nous demande où est le bonheur. Nous sommes dans une société qui n’a jamais autant parlé du bonheur. Mais qu’entend-on vraiment par ce mot ? C’est là toute l’ambiguïté du message d’aujourd’hui, on nous promet sans cesse un bonheur, mais sans le définir. Alors, de quoi s’agit-il vraiment ? Qu’est-ce ce bonheur dont on nous parle tant ?

Le piège

Mais définir le bonheur est un piège. Pourquoi ? Car en le définissant, nous y créons une vision fermée sur la manière de vivre, sur le monde et sur l’homme. Or nous sommes tous différents, nous avons tous un rapport au monde différent, des aspirations différentes et des idéaux différents. J’adore, par exemple, me promener dans une rue indienne, au milieu de la foule, du bruit, des odeurs, des klaxons, des vaches, des chèvres, etc. Mais ce moment de bonheur pour moi constitue une horreur pour mon voisin qui préfère le silence d’une randonnée en solitaire. Le piège est bien là, en définissant le bonheur, j’enferme des personnes dans une conception du monde qui n’est pas la leur en leur disant : « si c’est ça le bonheur, tu verras ! » Je trace donc pour eux une direction prédéfinie en leur enlevant la liberté de penser et de faire des choix. C’est à mon sens, la grande erreur de notre époque sur ce thème, définir une vision personnelle du bonheur et de l’imposer à tous avec néanmoins de légères variantes. C’est le piège du dogmatisme. Je paraphraserai donc une phrase célèbre de la sorte : « Mon bonheur commence là où s’arrête celui de l’autre ». On ne peut imposer sa vision à tous. Si le Yoga promet le bonheur ne tombe-t-il pas dans ce piège ?

Le bonheur en sanskrit.

En sanskrit, le langage du Yoga, bonheur se dit sukha et malheur, duḥkha. Les préfixes su- et duḥ- signifient respectivement « bon, bien, ouvert » et « mal, fermé, mauvais ». Accolés au mot kha dont la signification est « espace », ils se traduisent donc simplement par « bon espace » pour l’un et « mauvais espace » pour l’autre. Les Yogis employaient ces termes en utilisant la métaphore de l’espace pour parler du bonheur. Pourquoi l’espace ? C’est, en fait, l’espace du cœur qui est connecté aux émotions. Je serais donc en état de bonheur, sukha, lorsque l’espace du cœur serait ouvert et malheureux, en duḥkha, lorsque cet espace serait fermé. Cette idée aurait le mérite de ne pas nous faire tomber dans le piège de la définition du bonheur car le bonheur est avant tout un état d’esprit personnel. Une idée primordiale du Yoga est de responsabiliser chacun à faire ses propres choix. Le Yoga est donc un instrument pour se connecter à ses propres sentiments. Est-ce pour autant si simple ? Est-ce que être ouvert implique vivre des émotions positives et être fermé, vivre des émotions négatives ?

Être toujours positif, du Yoga ?

Dans ce cadre, serait-il d’ailleurs possible pour un Yogi accompli de passer sa vie à n’avoir que des émotions positives ? Le Yoga nous rendrait-il autant étranger à nous-même que nous pourrions voir passer la rivière du temps en arborant constamment un sourire béat ? Ce Yoga me paraîtrait étrange. Cette idée est pourtant bien imprégnée dans l’esprit des gens en raison de la dictature du bonheur d’aujourd’hui donc nous parlions dans le premier paragraphe. Combien de fois n’ai-je pas entendu ce type de préjugés : « Tu fais du Yoga, tu dois être zen ! », combien de fois un compagnon ne dit-il pas cette phrase à l’une de mes impliquant qu’elle doit se soumettre à la dictature ménagère avec le sourire. Quels clichés ! La pratique du Yoga nous pousserait donc à oublier une partie de nous-même, à accepter toutes les injustices et à nous déconnecter de notre vie ?

Être ouvert à soi

Si ce n’est pas le cas, que signifient donc ces deux termes sanskrit dont nous parlions plus haut ? Qu’est-ce que ce fameux bonheur dont on nous parle tant ? L’espace du cœur, en ce sens, est ce qui contient nos émotions et qui nous permet de les exprimer sainement. Lorsqu’il est ouvert, nous ressentons nos émotions, bonnes ou mauvaises, sans jugement, nous les exprimons, nous les vivons, nous sommes en fait profondément connectés à notre réalité personnelle et vivons pleinement notre vie. Autrement dit, nous vivons notre vie en connexion profonde avec qui nous sommes, à notre propre intériorité et ne laissons pas l’extérieur nous dicter nos sentiments : « Ne sois pas triste ! Ne ris pas ! Tiens-toi droit ! Sois zen ! ». A l’inverse, duḥkha est une fermeture de cet espace, il est fermé et dès lors, nous ne ressentons pas notre vie, nous vivons une vie qui ne nous appartient pas, nous sommes étrangers à nous-même et laissons l’extérieur guider notre vie : « Deviens médecin ! Ne deviens pas artiste ! Fais ceci ! Fais pas ça » !

Être connecté à nous-même

Le Yoga nous ramène à notre liberté en passant par notre espace intime, le cœur, et donc à nos choix fondamentaux et à nos aspirations personnelles. Pratiqué tous les jours (d’une manière intelligente), il nous aide à nous connecter avec notre chemin à nous et à faire de notre vie l’œuvre d’art que nous souhaitons qu’elle soit !

Etre heureux, ce n’est donc pas vivre d’une manière confortable, sans conflit, sans tristesse, sans malheur, et être heureux, ce n’est pas non plus être indifférent à tout et tout accepter avec le sourire. Le Yoga, en fait, nous aide à être plus connecté à nous-même et à mieux devenir la personne que l’on a envie de devenir. Et ceci, même si cela crée quelques conflits en route.

Non, le bonheur n’est pas un dogme ! Non le bonheur n’est pas une apathie ! Le bonheur c’est sa vie pleinement ! Et cela peut prendre de multiples formes.

Dans cette optique, le Yoga est un excellent moyen d’évolution.

Et pour vous, le Bonheur, il est où, il est où ?

Philip RIGO (Formateur de professeurs de Yoga et Professeur de Chant védique)

www.formationyogaliege.be / www.formationyogabruxelles.be

La notion d’upekṣa chez Patañjali

Le concept d’upekṣa est présenté dans le trente-troisième aphorisme du premier chapitre des Yoga-Sûtra de Patañjali. Il constitue une des quatre attitudes mentales à adopter pour réduire les agitations mentales lorsqu’un pratiquant rencontre un obstacle. Patañjali y conseille d’être amical (maitrī) envers quelqu’un d’heureux (sukha), compatissant (karuṇa) envers un souffrant (duḥkha), joyeux (muditā) envers un acteur vertueux (puṇya) et « détaché (upekṣa) » envers un acteur non vertueux. Ces quatre notions présentées juste après les différents obstacles rencontrés par un pratiquant dont le mental est agité (citta-vikṣepa) constituent une solution pour apaiser le mental (citta-nirodha). Cette troisième attitude, upekṣa, traduisant a priori un recul protecteur à prendre par rapport à une situation difficile fera l’objet de cet article. Elle paraît simple : rester en dehors d’une situation compliquée, et ce, surtout si notre mental est agité. Mais est-ce si simple que cela ?

La vision de Patañjali est peut-être plus profonde. Examinons le mot sanskrit upekṣa : il provient de la contraction de upa, « proche, près de », et de « īkṣa » « regard, vision ». L’association de ces deux idées signifie « regarder de plus près, enquêter, scruter, examiner minutieusement », selon la traduction française choisie. Mais comment concilier l’idée de prendre du recul et celle d’examiner de plus près ?

Le philosophe indien propose au pratiquant de s’abstenir de juger dans le doute, et plutôt que de porter des jugements à l’emporte-pièce d’aller voir concrètement ce qu’il en est, quelles sont les raisons pour lesquelles une situation est jugée non vertueuse ? Nous sommes souvent attachés à des opinions non fondées, nous construisons notre vision du monde via la lecture des médias, l’avis d’autres personnes, d’amis, etc. Lorsqu’une situation nous paraît inconfortable nous nous construisons souvent une théorie simple dans laquelle nous pouvons enfermer notre vécu. Nous sommes dès lors dépendants de la vision d’autres personnes pour construire une réalité personnelle propre.

Aujourd’hui, le grand public s’est approprié des concepts de la psychanalyse : « pervers narcissique », « névrosé », etc. Ces concepts sont des modèles permettant d’expliquer la réalité et de mieux comprendre certains comportements. Mais aujourd’hui combien de fois n’entendons-nous pas : celui-ci est un pervers, celui-ci est un psychotique ! Comme ci le fait d’avoir entendu l’un ou l’autre de ces concepts nous permettait de poser un diagnostique médical. Un des amis s’est vu récemment traité de « pervers narcissique » par une personne alors que cette dernière n’avait pas même jugé bon de parler avec cette personne. Un psychologue avisé ne donne pas de diagnostique facile et sait aussi qu’il ne s’agit que d’une théorie parmi beaucoup d’autres. Il sait aussi qu’une seule théorie ne permet pas de comprendre l’humain dans son ensemble, qu’elle ne permet d’ailleurs d’expliquer la réalité que sous la forme d’un modèle explicatif et en aucun cas comme une vision totalisante et fanatique de la réalité. La modestie face au réel est le propre de la démarche scientifique. Or aujourd’hui nous utilisons souvent le peu de savoir que nous avons pour définir la réalité plutôt que d’utiliser la réalité pour tenter de se construire un savoir. C’est une des raison pour lesquelles Saint Thomas d’Aquin disait déjà : « je crains l’homme qui n’a lu qu’un livre » !

La réalité dépasse toujours toute théorie unique. La notion d’upekṣa prend tout son sens ici, car elle oblige à se frotter au réel pour y voir ce qui se passe de près. La connaissance et la culture ne servent pas à enfermer les gens dans des théories toutes faites, elles doivent servir à ouvrir l’esprit de la personne et non à le fermer. C’est la raison pour laquelle Sartre disait que « l’enfer, c’est les autres » car il est impossible de réduire quelqu’un à l’idée ou à l’image que l’on en a. Ainsi l’autre dont parle Sartre nous réduit toujours à une idée ou à une chose, il nous « chosifie » dirait Sartre et c’est pourquoi nous vivons dans un « enfer ». Mais qui enfermons-nous réellement en mettant le monde en boîte comme nous le faisons ?

Le monde et les personnes sont fluides et changeants. Refuser d’épouser cette fluidité nous conditionne à rester sur nos acquis. De ce fait nous voyons uniquement ce que nous projetons dans la réalité et non ce dont elle est composée. Nous nous enfermons dans ces projections et nous souffrons car nous refusons de voir les choses telles qu’elles sont. Il est néanmoins très rare de ne pas appliquer nos propres lunettes sur le monde, l’expérience quotidienne est constituée à 99% de ce que les Yogis appelaient la perception mondaine (laukika pratyakṣa) par opposition à la perception yogique (yaugika pratyakṣa – perception sans filtre) qui est beaucoup plus rare, voire exceptionnelle. Les phénoménologues occidentaux décrivent depuis Kant ce processus d’appréhension forcément inadéquate d’un monde infini par un sujet fini. Le quinzième aphorisme du quatrième chapitre des Yoga-Sûtra ne dit pas autre chose : un objet est perçu différemment en fonction du mental qui l’appréhende. Le problème n’est donc pas d’avoir un regard particulier et différent sur la réalité, le problème est de penser que cette réalité est la seule. Patañjali appelle les yogis à l’ouverture et à la reconnaissance de l’existence légitime d’une réalité différente, tout en reconnaissant en même temps la légitimité de notre monde subjectif. C’est pourquoi la taittirīya upaniṣad (1. 9. 1)contient les strophes suivantes :

ṛtaṁ ca svādhyāyapravacane ca |

satyaṁ ca svādhyāyapravacane ca |

La récitation personnelle mène à la compréhension de la réalité,

La récitation personnelle mène à l’authenticité, (…).

Ces strophes signifient que la pratique appelée ici svādhyāya permet d’appréhender une réalité plus objective et de l’exprimer mieux. Le mental a besoin d’une discipline afin d’être plus juste. Patañjali aussi nous propose d’approcher la réalité telle qu’elle est, si possible, et de la confronter à nos projections lorsque nous rencontrons un obstacle. Cette démarche constitue une introspection poussée de nos propres conditionnements mentaux ainsi qu’une démarche vers l’extérieur dans une situation qui n’apparaît pas comme simple a priori. Cette introspection est aussi appelée svādhyāya au début du second chapitre. Et cela demande du courage ! Nous sommes, en effet, trop souvent les artisans de notre propre souffrance et dans ce cas, l’obstacle est plus dans notre vision du monde que celui-ci même. Si notre mental est clair, nous réalisons que l’obstacle est contournable et dès lors, il disparaît. C’est pourquoi Krishnamacharya disait que le Yoga est la fin des mauvaises associations, ce qui est aussi une des définitions du Yoga présentée par la Bhagavad-Gītā en 6. 23 :

taṁ vidyāt duḥkham saṁyogaviyogaḥ yogasañjnitam |

Le yoga est connu comme étant la séparation de l’association avec la souffrance

On pense souvent que le Yoga est un retrait du monde vers soi, mais il est clair que c’est tout le contraire ici. Le Yoga est une éthique de la responsabilité, de l’ouverture, de l’enquête, de la remise en question et de l’indépendance (svatantra) par rapport aux jugements simples. Comme toute prise de responsabilité, une certaine dose de discipline et de réflexion personnelles est requise afin de voir plus clair. Patañjali nous questionne comme souvent : pourquoi est-ce un obstacle pour toi ? Pourquoi cette situation te paraît-elle non vertueuse ? Et comme toujours à ce type de question, il y a une multitude de réponses…

Philip RIGO (formateur de professeurs de Yoga, indianiste, philosophe)

www.formationyogaliege.be / www.formationyogabruxelles.be